Percée
en chimie
Un jeune chercheur découvre
une façon d'assembler des molécules inorganiques
Pour ceux qui ne le sauraient pas, Quesnel, en Colombie- Britannique,
est située juste au centre de la province, à environ 600 km au nord de
Vancouver. Cette municipalité de 8 300 âmes est d'abord connue pour ses
activités forestières, et non pas comme un milieu fertile en chimistes
des nouveaux matériaux. Du moins elle ne l'était pas jusqu'à cette année,
c'est-à-dire jusqu'à ce que Mark MacLachlan, originaire de Quesnel et
étudiant au doctorat au département de chimie de l'Université de
Toronto, publie un article dans la prestigieuse revue Nature où il révèle
l'existence d'une substance nouvelle, semblable au métal, qui
pourrait un jour être utilisée partout pour éliminer la pollution ou
aspirer les gaz toxiques des puits de mine. Il partage le crédit de son
article avec le professeur Geoffrey Ozin et le microscopiste Neil Coombs.
Toutefois, selon M. Ozin, la création du nouveau matériau microporeux
prometteur – connu sous le nom de mésostructure de sulfure de
germanium – n'aurait pas été possible sans une brillante idée de M.
MacLachlan.
Le professeur Ozin est bien connu pour ses travaux sur l'utilisation
de moyens chimiques pour l'assemblage de molécules en structures
complexes. Selon lui, la chimie des matériaux est actuellement en plein
essor. Les chimistes repoussent les frontières de la synthèse
traditionnelle de molécules et vont jusqu'à utiliser ces dernières
comme éléments constitutifs de structures multimoléculaires de plus en
plus complexes. L'utilisation des molécules comme blocs de construction
n'est pas nouvelle en chimie organique. C'est ainsi que tout ce qui
constitue notre corps, jusqu'aux os, a été assemblé.
Les chimistes des matériaux comme M. Ozin ne font cependant
qu'apprendre comment utiliser la chimie pour créer des « ensembles
inorganiques ». « Nous ne faisons que commencer à entrevoir la
complexité des matériaux durs présents dans la nature, grâce à ces
nouveaux matériaux supramoléculaires », explique-t-il. Pour mieux
comprendre ce que son équipe a créé, pensez aux alvéoles hexagonales
de nids d'abeille aux parois faites de cire d'abeille. Imaginez
maintenant la même structure bien organisée constituée de parois de
sulfure de germanium de l'épaisseur d'une molécule et d'alvéoles dont
l'ouverture peut atteindre 500 angstrœms. (Un angstrœm équivaut à un
dix millièmes de millimètre.) Au lieu que la paroi de molécules de
sulfure soit solide, elle constitue un tamis ou un filet. Parce que les
agrégats de sulfure métallique sont conducteurs, notre nouvelle
structure peut être modifiée de manière à détecter d'autres molécules
traversant les mailles du filet, pour être ainsi transformée en une
sorte de détecteur chimique. « Nous croyions que cela pourrait être
utile pour détecter les odeurs, en raison de la réaction électrique.
Ce filet pourrait également servir à capturer les molécules de métal
lourd afin de dépolluer des rivières, par exemple », nous dit M.
MacLachlan. D'autres usages, le cas échéant, seront découverts plus
tard. Ce qui donne lieu aux célébrations chez les scientifiques en ce
moment, c'est la découverte de la manière dont des matières comme
celles_là sont construites.
La difficulté qu'il fallait surmonter, c'était que
pour assembler des molécules, les agrégats de sulfure devaient être
dissous. Or, ils ne se dissolvent pas dans l'eau. Les chimistes devaient
trouver un solvant différent pour bâtir leur structure.
C'est M. MacLachlan qui a trouvé la solution en utilisant
du formamide, un liquide relativement méconnu. « Lorsque nous avons
utilisé le formamide, les agrégats se sont formés d'un coup sec »,
affirme M. MacLachlan. Le processus d'assemblage se sert du formamide
comme surfactant, lequel agit un peu comme du savon à vaisselle. Plutôt
que de créer des bulles (ou micelles, comme on les appelle en chimie) sphériques
comme celles du savon, ce surfactant crée des micelles cylindriques. Les
agrégats de sulfure se rassemblent dans les espaces entre les micelles:
retirez le surfactant, et vous vous retrouvez avec des alvéoles de
sulfure de germanium. M. MacLachlan, qui termine maintenant son Ph.D. après
avoir fait ses études de premier cycle à l'Université de la Colombie-Britannique,
essaie de faire en sorte que toute la renommée que lui vaut ce premier
article dans Nature publié à l'âge de 25 ans ne lui monte pas à la tête.
« Je suis venu à l'Université de Toronto parce que je trouve ce domaine
fascinant. » Le jeune scientifique est actuellement le premier membre de
sa famille à obtenir un diplôme universitaire – cell-ci travaille dans
l'industrie forestière à Quesnel. Maintenant, assiégé par les
journalistes de tout le Canada, il est devenu remarquablement habile à
expliquer son travail en termes accessibles. Un de ses exemples favoris
consiste à comparer son processus à la fabrication de moules de bûches
en béton, suivie du brûlage de la bûche, pour ne conserver que la
structure de béton. C'est le genre de comparaison qui convient bien à un
gars de Quesnel, ne trouvez vous pas ?
|