La
chimie des œufs d'oiseaux marins
Sheryl Tittlemier fréquentait l'école secondaire de Selkirk, au
Manitoba, lorsqu'elle a décidé d'entreprendre des études
universitaires en chimie, parce qu'elle tirait beaucoup de plaisir de
cette matière à l'école. Pendant qu'elle étudiait à l'Université du
Manitoba, elle a consacré ses étés à travailler dans des laboratoires
de recherche en chimie, ainsi qu'au Freshwater Institute, avant d'obtenir
son B.Sc., en 1996. Elle est actuellement en troisième année du
programme de doctorat en chimie analytique environnementale offert par
l'Université Carleton, à Ottawa. Sheryl décrit ses recherches
doctorales de la façon suivante.
Beaucoup de gens associent pollution et produits chimiques toxiques
aux activités humaines. Ces mêmes personnes sont aussi convaincues que
si une substance est « naturelle », elle doit être bonne. La preuve :
il suffit de parcourir les allées d'une pharmacie ou d'une épicerie
pour lire les étiquettes des produits dits d'origine naturelle ou entièrement
naturels. Cette façon de penser est non seulement courante, mais elle
est erronée. En janvier 1999, dans le cadre d'une recherche en vue de la
rédaction de ma thèse de doctorat, notre groupe a publié des résultats
démontrant qu'il existe dans l'environnement des produits chimiques
d'origine naturelle qui se comportent comme des substances toxiques
industrielles.
En 1988, Mary Simon, physicienne en spectrométrie de masse du Centre
national de la recherche faunique, à Hull, au Québec, a découvert,
lors d'un essai de routine sur les pesticides, un composé tiré d'un échantillon
d'œuf d'oiseau, qui ne lui paraissait pas familier. Des recherches préliminaires
laissaient supposer que le composé était organique et qu'il contenait
à la fois du brome et du chlore. Cette halogénation mixte était
inhabituelle dans des pesticides industriels.
L'étude du composé a été interrompue pendant quelques années,
jusqu'à ce que Mary en retrouve un échantillon dans le foie d'un
aigle à tête blanche provenant de Colombie-Britannique. Cette fois,
cependant, le composé était présent à raison de cinq•parties par
million, ce qui est une concentration élevée pour un composé
organohalogéné. Elle a également découvert la présence d'autres
composés bromés et chlorés, dont le nombre d'atomes de brome et de
chlore était différent. Le travail sur ces organohalogènes mixtes a
été interrompu une fois de plus jusqu'en 1996, c'est-à-dire jusqu'à
ce que j'entreprenne mes études de doctorat avec le Dr
Ross Norstrom, chercheur au Centre national de la recherche faunique.
La première étape de mon travail consistait à déterminer la
formule moléculaire des composés. Grâce à la spectrométrie de masse
à haute résolution, nous avons établi que les formules des
quatre composés étaient les suivantes: C10H6N2Br3Cl3
, C10H6N2Br4Cl2,
C10H6N2Br5Cl,
et C10H6N2Br6
. Une analyse approfondie de la documentation existante n'a
révélé aucune autre mention de composés ayant ces formules moléculaires.
L'étape suivante de notre travail a consisté à découvrir dans
quelle mesure ces composés étaient répandus. Nous avons commencé par
prélever une partie du foie de l'aigle à tête blanche hautement
contaminé qui avait servi aux travaux de Mary, pour en extraire les
composés organohalogénés. Nous avons mesuré la quantité de la
principale composante, le C10H6N2Br4Cl2
, puis utilisé l'extrait comme norme pour mesurer le C10H6N2Br4Cl2
dans les œufs des oiseaux des côtes canadiennes du Pacifique et de
l'Atlantique, ainsi que des Grands Lacs.
Il nous semblait que le spectre de masse de notre composé était très
similaire à celui d'un composé produit par une bactérie marine que le
groupe du Dr Faulkner avait découverte. La structure de ce
composé était un bipyrrole hexabrominé (le pyrrole étant un noyau
aromatique contenant un atome d'azote et quatr atomes de carbone; le
bipyrrole désigne deux noyaux de pyrrole reliés). Nous avons émis
l'hypothèse que la structure de notre composé était identique, à
l'exception d'un groupe méthyle rattaché à chaque atome d'azote.
La structure du diméthyle bipyrrole est semblable à celle d'autres
produits chimiques toxiques persistants, en ce sens qu'il s'agit d'un
composé aromatique contenant un grand nombre d'atomes d'halogènes. Ces
deux caractéristiques structurales rendent difficiles la métabolisation
de tels composés par les animaux. Il en ressort qu'ils peuvent
s'accumuler et remonter la chaîne alimentaire, ce qui explique les
niveaux de concentration élevés décelés dans les échantillons du
foie de l'aigle à tête blanche.
À l'heure actuelle, nous lançons la recherche dans trois directions
différentes. D'abord, nous essayons de trouver la structure moléculaire
exacte. Nous ne connaissons toujours pas la position précise des atomes
de brome et de chlore sur les noyaux de pyrrole. Ensuite, nous nous
proposons d'étudier la distribution mondiale des diméthyles bipyrroles
dans la faune marine, à l'extrémité supérieure de la chaîne
alimentaire: phoques, lions de mer, dauphins et marsouins. Enfin, nous
allons découvrir si ces composés ont une activité toxique. Nous nous
attendons à ce qu'ils en aient une, étant donné que nous pensons que
les organismes marins produisent des composés organohalogénés pour se
défendre chimiquement contre les prédateurs.
S'il est confirmé que les diméthyles bipyrroles halogénés
proviennent d'organismes marins, ce serait le premier cas où un composé
organohalogéné produit naturellement s'accumulerait dans la faune. Et
l'on aurait une autre preuve que tout ce qui est « naturel » n'est pas
nécessairement « bon ».
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